vendredi 25 mai 2012

Le crayon est une flêche qui indique l'emplacement exact du bonheur

Quand j'avais vingt-cinq ans, Michel Serres était mon héros intellectuel. Qu'un homme pense par l'exercice gourmand de la langue, et applique cette pensée au science, cela m'enchantait, et la simple existence d'un tel homme me rassurait sur moi même : ce que j'aimais pouvait exister, puisque cela existait. Et il m'a ouvert à la philosophie pratique : non pas une philosophie rationnelle et abstraite de concepts, mais une philosophie de lutteur qui s'empare de son objet réel pour tenter d'en résoudre l'incompréhensibilité immédiate. Et il m'a montré aussi que dans la structure même des mots, il y a du sens; 
C'est dingue ce que je lui doit ! Moi qui a manqué cruellement de maître, il en fut un.
Bien sûr, en simple termes graphique (mais c'est sûrement métaphore de quelque chose) se pose toujours le même dilemme : que considérer comme le résultat final de mes gribouillages ? Ce qu'il est convenu d'"appeler un brouillon, que j'ai eu grand plaisir à modeler, à voir apparaître lentement, à partir de rien ? Ou ce qu'il est convenu d'appeler le dessin fini, que j'ai eu grand plaisir à tracer en noir net sur du blanc net ? Celui-ci gagne en netteté ce que celui-là perd en souplesse...le dilemme est sans solution. Tant pis. Ce qu'il y a de bien dans le dessin, quand on fait ça sans autre ambition que le plaisir qu'on y trouve, c'est le temps tranquille que l'on y passe ; qui parfois, souvent, est une forme assez accessible de bonheur.

jeudi 10 mai 2012

Parfois le cri de joie est la forme que prend le soupir de soulagement

Bien sûr l'image date du 6 mai...mais il n'y a pas de date pour être content. Et puis plusieurs lundi ça sentait le printemps, le vert des arbres était d'une grande diversité et subtilité et les oiseaux chantaient avec la précipitation de ceux qui ont des semaines de grisaille à rattraper. C'était le premier jour après l'élection présidentielle. Pour l’instant ça se passe plutôt bien. Seul souci : de qui vais-je dire du  mal, maintenant ?

lundi 30 avril 2012

Y a pas de mal à dire du mal, même des fois ça fait rire







On en dit du mal, de moi, mais c'en est grotesque comme c'est drôle, ou bien drôle comme c'en est grotesque. Par exemple, dans une revue très bien pensante qui dénonçait (ha ha...) l'aspect rétrograde de la littérature française, on lit ça : 

La musique des trente dernières années a été bouleversée comme jamais par les beats et les nappes synthétiques. Les écrivains, eux, se sont achetés des boules Quiès. (...) La cause de ce marasme ? Voilà l'hy­pothèse : le fantasme littéraire, qui court depuis le XIXe siècle, de l'autar­cie voire de l'autisme. L'écrivain est seul : seul comme Flaubert, l'ermite de Croisset. Dernier exemple en date, celui du Goncourt 2011, L'Art de la guerre : Alexis Jenni vit à Lyon, loin de l'épicentre parisien de la vie littéraire, son narra­teur-écrivain est un solitaire en marge de la société. Rien d'étonnant, dans ces conditions que les romanciers se désin­téressent de la musique électronique, musique grégaire s'il en est, musique des masses.

Bon, on passera sur le fait que l'auteur de l'article ne soit même pas arrivé au bout du titre du livre qu'il cite (j'en ai vu, qui lisent pas, mais là...), et on se demande la valeur de son hypothèse. En fait, il dit, les écrivains sont ringards de pas parler de l'électro parce que ils se la raclent avec des postures baudelairiennes. Et puis comme l'autre ringard habite à Lyon, ben c'est normal qu'il connaisse rien à rien de la musique. Mais bon, à Lyon, l'électro y a ce qui faut. C'est juste que c'est chiant. En fait, juste, les écrivains parlent de ce qu'ils aiment, ils font pas leur devoir de contemporanéité. La musique électronique me gave vite parce que je n'y entends personne jouer. Je préfère carrément le rap, parce qu'il y a quelqu'un qui parle. Les choses sont simples, finalement.
Allez, un peu de musique à l'ancienne, faite par des gens, 
qui résume mon humeur quand j'ai lu ça. 

jeudi 29 mars 2012

L'utopie, par définition, nest pas là


Avec le soleil reviennent les terrasses, et les gens dehors assis. Mon crayon salive. Il est certains qui dessinent longuement, travaillent leurs effets, savent faire. Mon utopie du dessin est celle-ci : dessiner sans réfléchir, d'un seul trait indélébile, qui aille parce qu'on ne peut pas l'enlever, et que cela soit ça. Quoi ? Tout à fait ça.

lundi 26 mars 2012

Le fou du roi avance de biais ; c'est la règle

Le Cardinal de Guéant, Chancelier Fourbe de film hollywoodien, l'a dit clairement : "Toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas", "Est-ce que le parti socialiste trouve qu'une civilisation qui asservit la femme, qui bafoue les libertés individuelles et politiques, qui permet la tyrannie est une civilisation qui a la même valeur que la nôtre ? Qu'ils répondent !"
Bon, on en a beaucoup parlé, mais la mécanique me fascine. Parce que justement, ils désignés ont répondu. Mais avec des arguments moraux du genre : "on ne peut pas hiérarchiser les civilisations", qui justement donnent du grain à moudre à ceux qui pensent pareil de Sa Fourberie. Parce que ce genre d'argument, ça tombe sous le coupe du "politiquement correct de gauche", sur lequel Le Grand Malsain surfe avec aisance.
Parce que de quoi parle-t-on ? "La civilisation a une définition dans la langue française. C'est un ensemble de caractéristiques qui forment un groupe humain: l'histoire, la culture, un héritage intellectuel et moral. Et c'est bien cela dont je veux parler." précise le Ministre des Outrages. Du coup, tout le monde comprend, et dans un sondage trouvé je ne sais plus où, le quart des gens interrogés trouvaient les propos inacceptables, et la moitié les trouvaient mal interprétés. Donc les trois quart des sondés étaient dans le panier du Grand Persifleur.
Ben oui, parce que ce n'est pas scandaleux, ce qu'il a dit : simplement c'est dépourvu de sens.
La notion de civilisation est une notion sans consistance, sans limite et sans structure, et c'est en ça qu'elle peut avoir une utilité intellectuelle : en tant que notion floue et plastique, très englobante. Du coup, si on ne peut pas hiérarchiser deux civilisations, c'est qu'on ne peut pas les comparer, c'est tout. Les civilisations n'ont pas de limites claires, ni dans l'espace ni dans le temps, et toutes peuvent produire tout et son contraire, le meilleur comme le pire. Donc on ne peut s'en servir comme éléments algébrique pour quelque calcul que ce soit, ni pour les hiérarchiser, ni pour décrire leur affrontement.
Donc, Guéant, le Finaud, n'a rien dit : et ceux qui voulaient entendre "les Arabes pas chez nous" l'ont entendu, et ceux qui s'en sont scandalisé on réactivé le mépris que leur vouent les premiers. Dons, en terme de jeu d'échec, c'est un très joli coup : tout dire sans rien dire, et faire l'offensé. Le Chancelier Fourbe, dans les films hollywoodiens, est toujours le plus intelligent. Il finit précipité du haut de l'une des tours du château. Plus que 27 jours.

lundi 19 mars 2012

Parfois taper sur des caisses et des rondelles crée de la pure beauté

J'aimerais pas que mes enfants jouent de la batterie. C'est un bel instrument mais infernal en chambre. Il y a des tas de batteurs qui font leur métronomes et ils jouent bien quand on les oublie. Et puis d'autres c'est autre chose : ils sont au centre, ils créent l'espace musical comme une charpente et les autres se glissent dedans. Joey Baron est comme ça. Entendez dans la vidéo qui suit le moment où il commence : Zorn et Douglas jouent, puis d'un coup il arrive et aussitôt la musique a un plancher, des murs, un toit, et Greg Cohen à la basse coule délicatement une sorte d'enduit souple qui rend ça moelleux, puissant mais gemütlich, et Baron jusqu'au bout tient sa charpente énorme où les deux potes de souffle déambulent à un pas de promenade. Quand je les ai vus à Vienne il y a quelques années, j'étais en lévitation tout le temps, je n'ai atterri qu'aux dernières notes ; et encore, pas tellement atterri.

vendredi 16 mars 2012

y'a plus d'saison, la fourrure devient inmettable


Parlons du temps, c'est universel. Je sais pas si c'est une conséquence de l'âge mûr, qui fait que l'on ne reconnaît plus rien de ce que l'on s'était habitué à connaître, mais le temps, vraiment, je me demande comment il évolue. L'hiver fut torché en quinze jour arctiques où la Saône gela d'un bord à l'autre, au grand dam des mouettes qui arpentaient cette banquise à pieds avec cet air fâché des mouettes, et d'un coup tout dégela et recommencent ces jours de guérilla thermique où je ne me déplace plus que par bond, dans l'ombre, pour échapper au soleil. Puis pfffit, repasse un vent glacé qui sent fort le pelage d'ours blanc (même odeur que le grizzly, mais avec davantage de phoque). Et puis le vent tombe d'un coup, et dans mon manteau boutonné, je bous. Pour une année de fin du monde, je trouve que la météo est bâclée.